« Sur le long terme, je souhaite que le centre puisse se reconstituer de façon unie et indépendante ». Vincent Perrier-Trudov, jeune délégué départemental dans le Nord pour le Nouveau Centre, a bien conscience de la difficulté de la tâche. Depuis les dernières élections présidentielles de 2007, la centrifugeuse est en marche. L’UDF, le plus grand parti centriste, a disparu dans la pratique et deux principaux partis sont apparus : le Mouvement démocrate (ou Modem) et le Nouveau Centre. On a d’ailleurs rarement vu sous la Vème République autant de partis se réclamant ou gravitant autour du centre qu’aujourd’hui. Entre le Parti radical valoisien, le Parti radical de gauche, et de plus petits mouvements comme Gauche Moderne ou Rassembler les centristes, l’offre politique a de quoi faire tourner les têtes.

Cette situation d’éclatement n’est pas nouvelle chez les centristes. « Ils ont une mauvaise habitude : dès qu’ils sont plus de deux, ils éclatent » concède Valérie Sachs, conseillère de Paris Nouveau Centre. A ce titre, on se souvient de la scission du parti radical en deux entités distinctes au début des années 1970 : le Parti radical valoisien (plus proche de la droite) et le Mouvement des radicaux de gauche. A croire que le centre-droit et le centre-gauche ont du mal à cohabiter. Aujourd’hui, le profane a du mal à s’y retrouver. D’autant qu’en fonction des thèmes abordés, les différents partis centristes peuvent avoir des points d’accord, en particulier sur les questions européennes et budgétaires. « Ils sont proches originellement » reconnaît Olivier Henno, chef de file du Mouvement démocrate dans le Nord. « Mais ils ne se donnent pas les moyens de réaliser leur projet ».
« L’idée de centre est complètement dépassée »
Pour Jean-François Kahn, le débat sur le rassemblement des centristes n’est plus d’actualité. « L’idée de centre est complètement dépassée » a martelé la tête de liste du Mouvement Démocrate dans la circonscription Grand Est pour l’élection européenne. « Il peut arriver qu’on propose des mesures plus à gauche que ce que la gauche ose proposer mais également plus à droite que ce que la droite UMP peut proposer » a-t-il expliqué. « Il y a trois forces à vocation majoritaire : le PS, la droite et le Modem » embraye Olivier Henno. L’échec de la tentative de François Bayrou de fusionner les partis centristes au sein de l’UDF en 2002 n’y est sans doute pas étranger. Dans les faits, le Nouveau Centre et le Mouvement démocrate se positionnent sur deux stratégies différentes.
En mettant fin à près de 30 ans d’alliance systématique avec la droite, François Bayrou tente avec le Modem de créer un parti démocrate à l’image de ce qui se fait aux Etats-Unis. « On le pressentait avec l’arrivée des nouveaux adhérents, le Modem a pris un virage à gauche » regrette Yannick Boulanger, militant UDF passé au Modem pour les présidentielles de 2007 puis au Nouveau Centre après les municipales de 2008. Si les instances dirigeantes réfutent chasser sur les terres de la gauche, le Modem a surtout attiré les déçus du Parti socialiste, les sociaux-démocrates et des militants dont c’est la première expérience politique. Dans l’entre-deux tours des présidentielles de 2007, au lieu d’appeler à voter blanc ou de s’abstenir, François Bayrou indique qu’ « à titre personnel », il ne votera pas pour Nicolas Sarkozy. Il ne donne pas pour autant de consigne de vote en faveur de Ségolène Royal, même s’il participe à un débat retransmis sur RMC et BFM avec elle. La fin de l’année 2007 aurait donné lieu à des rapprochements plus concrets entre la gauche et le Modem en vue des municipales de 2008, notamment à Paris. Mais les alliances conclues tantôt à droite tantôt à gauche en fonction des situations locales ont brouillé l’image du parti. Les élus locaux, souvent des anciens UDF proches de la droite, auraient fait pression pour avoir une chance d’être réélus. Les « vieux notables poussiéreux » de l’UDF, comme aime à les appeler Jean-François Kahn, avaient déjà commencer à quitter le navire. Mais d’autres suivent, y compris des nouveaux venus dans la sphère de François Bayrou comme Quitterie Delmas, une blogueuse qui avait participé à sa campagne présidentielle sur Internet.
Influencer la majorité
Le Nouveau Centre est confronté à un autre problème : son déficit d’image. « Qui connaît le Nouveau Centre ? » s’interroge Thibaut Lanoy, secrétaire de la section « Grand Lille » du Modem. Une absence de visibilité qui lui coûte cher, non pas en termes d’élus mais de finances. C’est tout le paradoxe de ce parti. Il dispose d’un groupe à l’Assemblée nationale : 21 membres plus deux apparentés. En revanche, il ne compte que 43 candidats aux dernières législatives ayant obtenu plus de 1% des voix, ce qui le prive d’une grande partie du financement public. Le Modem connaît la situation inverse : il n’a que trois élus à l’Assemblée mais a dépassé facilement le seuil lui permettant de recevoir ce financement public. Aux municipales, le Modem obtient, selon ses propres chiffres, 16% des voix en moyenne dans les 350 villes où il présentait des listes autonomes. Impossible de trouver des données comparables pour le Nouveau Centre mais il est indéniable que leur capitalisation de voix est bien moins importante. Ils peuvent cependant compter sur le retour des anciens militants de l’UDF, y compris de ceux qui étaient partis pour l’UMP en 2002. « Dans mon arrondissement [le XVIème à Paris], c’est quasiment fait » se réjouit Valérie Sachs. Au niveau national, le Nouveau Centre est tout de même loin de les avoir tous récupérés.
Le credo actuel d’Hervé Morin est d’influencer la majorité, notamment par le biais d’amendements proposés sur des projets de loi. « Plus largement, il faut un deuxième pôle à la majorité » résume Valérie Sachs. Olivier Henno est sceptique. Pour lui, les décisions de Nicolas Sarkozy ne seraient en rien différentes si le Nouveau Centre n’existait pas. Il y voit plutôt un calcul stratégique pour obtenir des postes, une sorte de « confort de la force d’appoint ». « Ils sont dans des responsabilités marginales et prétextes » ajoute-t-il. Vincent Perrier-Trudov lui renvoie la politesse. Il considère que le Modem se fourvoie en faisant alliance avec le PS : « A Lille, Jacques Richir [Modem] et Frédéric Lambin [Modem] sont désormais là, au propre comme au figuré, pour amuser la galerie puisque le premier s’occupe de la braderie et l’autre du Grand palais ». Là encore, ce sont avant tout des questions stratégiques qui enflamment les débats.
Les deux partis continuent d’entretenir des relations
Au Nouveau Centre, on reproche à François Bayrou sa rupture avec la base de centre-droit de l’UDF par son opposition à Nicolas Sarkozy. Plus que la stratégie, l’homme cristallise les critiques. « Ce n’est pas un rassembleur », il s’agirait de « quelqu’un de très personnel, de très solitaire » pour Valérie Sachs. On lui reproche ses ambitions personnelles, sa stratégie trop axée sur les présidentielles. Les responsables comme les militants du Modem, eux, ne semblent pas contester François Bayrou. Ils estiment que son positionnement est justifié. Les institutions de la Vème République poussent à la bipolarisation de la vie politique française en deux camps, la droite et la gauche, qui s’opposent et qui s’emparent du pouvoir par alternance. « Ou on l’accepte et on essaie d’écraser l’un ou l’autre, ou on essaie qu’une troisième voie existe » explique Thibaut Lanoy. Une fois les présidentielles gagnées, ils pourront selon eux modifier le système électoral, introduire une dose de proportionnelle pour les législatives et ainsi remettre en cause l’affrontement droite-gauche. Vincent Perrier-Trudov a une vision plus pragmatique des choses : « Pour l’instant, il [François Bayrou] se positionne à fond à gauche et vous allez voir qu’en 2012 il va se positionner au niveau central pour avoir suffisamment de voix pour passer au second tour ». Mais on voit mal le Parti socialiste se laisser marcher dessus aussi aisément.
C’est donc à l’aune des présidentielles de 2012 qu’on pourra juger de l’efficacité ou non des stratégies du Modem et du Nouveau Centre. Mais derrière les instances nationales qui tirent à vue, les deux partis continuent d’entretenir des relations. On n’efface pas des amitiés de plusieurs décennies en deux ans. Et on ne se différencie pas autant d’un point de vue idéologique en aussi peu de temps. Les anciens UDF qui sont désormais au Modem ou au Nouveau Centre n’ont pas rompu le dialogue. Au sénat, Michel Mercier, le trésorier du Modem, est président du groupe Union centriste, qui comprend à la fois des membres du Modem, des membres du Nouveau Centre et des centristes indépendants qui se rangent derrière Jean Arthuis (Rassembler les centristes). Autre exemple à l’échelon local : François Sauvadet, Nouveau Centre, a été élu président du conseil général de la Côte-d’or à une voix près grâce au vote de Marc Frot, un nouvel élu Modem suspendu depuis. Le rapprochement des différents partis centristes n’est donc pas une gageure. « Et si on se parlait ? » en quelque sorte, tout en respectant ses distances jusqu’aux prochaines présidentielles. C’est en tout cas l’intitulé d’une série de réunions amorcée l’année dernière par les jeunes du Nouveau Centre, du Modem et du Parti radical valoisien pour débattre des thèmes et des idées qui leur sont communs.
Les principaux partis centristes en chiffres :
Modem :
50 000 adhérents revendiqués.
3 à 4 millions d’euros de budget par an.
Fondé en mai 2007.
Nouveau Centre :
9000 adhérents revendiqués.
Un peu plus d’un million d’euros de budget.
Fondé en mai 2007.
Parti radical valoisien :
10 000 adhérents revendiqués.
Subventions de l’UMP. Budget non connu.
Fondé en 1901 (plus vieux parti de France).
Parti radical de gauche :
10 000 adhérents revendiqués.
Budget non connu.
Fondé en 1972 (scission avec les « valoisiens »).
Crédit photo : Pensiero
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Brillant topo sur les malheurs du centre. Un petit correctif tout de même.
Seuls deux parties peuvent prétendre exister au centre : le MoDem et le Nouveau Centre. Peux t’on reconnaître sérieusement une existence à Gauche Moderne ? Quant aux deux parties radicaux, valoisiens et de gauche, ce ne sont plus que d’honorable conservatoire de sciences politiques bien pâle reflet des grandes heures du radicalisme de combat de la IIIème République, fossiles survivances d’autre temps pour les historiens spécialistes d’archéologie politique.
En deuxième lieu, peut-on suivre JF Kahn, de l’extrême centre ? Bien évidemment que non. Admettre le dépassement du centre est admettre le dépassement de la gauche et de la droite. En revanche, si le dépassement n’est pas le bon terme, il conviendrait de parler de déplacement des clivages. En effet, les lignes de fractures ne sont plus entre la droite et la gauche mais au sein même des deux hémisphères politiques. L’Europe en est le meilleur exemple. L’Histoire politique à toujours vu ce mouvement balancier, donc rien de neuf ou d’alarmant.
Puis dernier point, si des analyses affirment que le score de Bayrou en 2007 ne fut que le fruit de circonstances exceptionnelles, je ne partage pas ce point de vu. En effet, l’UMP a échoué à incarner la totalité de la droite et Sarkozy n’a pu saisir durablement le vote de la démocratie chrétienne (vote de centre droit toujours entre 10 et 15%) et le score de Bayrou, bien que supérieur à d’habitude, s’inscrive dans l’ordre de grandeur des candidats centristes à l’élection présidentielle, sauf cas de 2002 qui fut une élection surprenante à bien des titres. En 1965, Lecanuet part dans les intentions de vote à 4% pour atteindre le soir de l’élection 15,57%. Raymond Barre faisait plus de 16% en 1986 sans oublier l’élection de Giscard ou le second tour d’Alain Poher. Autres temps ? Certes mais c’est ignorer l’Histoire et ses tendances lourdes.
Pour conclure, depuis l’élection de 2007, le centre a vu une nouvelle génération de militants, au Nouveau Centre comme au MoDem, autre preuve du non-accident de l’élection de 2007. Le déplacement des clivages repose bien entendu sur la structure sociale de la France, c’est la constitution d’une nouvelle petite et moyenne bourgeoisie issue de classes modestes ou moyennes inférieures.
De plus s’il y a atomisation du centre, il faut reconnaître la volonté nouvelle d’existence du centre gauche s’affirmant au MoDem ainsi qu’un possible rapprochement entre les Gaulliens et les centristes, l’affaire de l’OTAN est un exemple surtout que Bayrou est le seul à affirmer une posture gaullienne. Petite note d’espoir…